Une mobilisation citoyenne contre l'exclusion

Camille Dorival | La lettre de l'insertion n° 023 - juillet 2010
Newsletter lettre-insertion.fr juillet 2010

A Montréal, un collectif d'habitants de deux quartiers défavorisés met en place des actions communes visant à améliorer leur cadre de vie et à créer du lien social.

« Nous voulons que la ville de Montréal s'intéresse à notre quartier ! », s'exclame Souad Kacimi. Venue du Maroc avec son mari et ses trois enfants, elle s'est installée à Montréal-Nord, au Québec, il y a deux ans. Alors qu'elle avait été enseignante en microbiologie pendant quatorze ans dans son pays, elle n'a pas retrouvé de travail au Canada. Son mari, formateur mécanicien, non plus. Il a dû reprendre des études pour faire valider ses compétences. « Le Québec nous a sélectionnés pour venir travailler ici, parce que nous étions qualifiés et que nous parlions français. Mais une fois que nous sommes là, personne ne veut nous embaucher ; notre expérience et nos diplômes ne sont pas reconnus », regrette-t-elle.

L'histoire de Souad n'est pas isolée. Souvent issus de l'immigration sélective, un grand nombre d'habitants du quartier défavorisé de Montréal-Nord sont pourtant réduits à vivre avec l'aide sociale. Ayant perdu leurs illusions, ils ne veulent pas pour autant retourner au pays, parce qu'ils ont tout quitté pour venir au Québec, leur emploi, leur maison, en pensant y trouver un avenir meilleur pour leurs enfants.

Agir collectivement

C'est pour changer les choses et pour tenter de s'en sortir ensemble, que Souad et d'autres habitants de Montréal-Nord se sont engagés dans le projet de mobilisation citoyenne contre l'exclusion sociale lancé par l'association Parole d'excluEs. Tout a commencé par un séjour en Argentine et au Brésil, où Patrice Rodriguez, militant associatif au Québec de longue date, s'est rendu en 2003. Il s'aperçoit alors que, dans ces deux pays, la lutte contre l'exclusion s'inscrit le plus souvent dans des actions collectives portées par les « exclus » eux-mêmes. Ce qui leur permet de se ressentir comme des citoyens à part entière et de s'en sortir plus efficacement. Et repose sur l'idée que, loin d'être liée à des caractéristiques individuelles, l'exclusion est le résultat de dynamiques économiques et sociales contre lesquelles il faut agir collectivement [1].

Ces méthodes inspirent Patrice Rodriguez, qui souhaite engager le même type d'action au Québec. De là naît, en 2006, le collectif de mobilisation citoyenne Parole d'excluEs. Rapidement, l'association s'engage sur deux projets dans des quartiers défavorisés de Montréal : Montréal-Nord, qui concentre une importante population immigrée avec de fortes poches de pauvreté, et Hochelaga-Maisonneuve, ancien quartier industriel et ouvrier, aujourd'hui très stigmatisé bien qu'en voie d'embourgeoisement. Dans les deux cas, Parole d'excluEs s'adosse sur des projets de la Shapem, une société HLM qui souhaite créer des logements sociaux dans ces quartiers.

Parole d'excluEs contribue donc à la conception des logements, pour qu'ils répondent aux attentes et aux besoins des bénéficiaires potentiels, et aide à définir le processus de sélection des habitants. Puis l'association y ouvre un local commun, accessible à tous, qu'ils soient locataires de l'immeuble, résidents du quartier ou venus d'ailleurs. Le local est animé par une permanente de l'association, Marlène Pominville-Racette, qui est là pour accueillir les gens, les écouter, organiser des réunions ou des rencontres conviviales avec le voisinage, faire émerger des projets et des actions collectives, faire régulièrement le point avec les habitants sur la manière dont avancent les projets. « Notre but n'est pas d'être une association de plus qui offre des services aux gens, précise Patrice Rodriguez. Nous souhaitons travailler avec la communauté pour mobiliser les gens de façon collective et identifier des projets communs. Nous sommes donc arrivés à Montréal-Nord et Hochelaga-Maisonneuve sans projet, avec la seule volonté de coconstruire des actions collectives. »

Améliorer la vie du quartier

A Montréal-Nord, les objectifs de l'association sont d'abord présentés aux habitants du quartier lors d'une réunion publique, ainsi qu'aux différents acteurs associatifs du quartier. Parallèlement, un partenariat est monté avec des universitaires et des étudiants issus de plusieurs disciplines (sociologie, droit, urbanisme, économie, etc.). Ils viennent enquêter auprès des habitants, pour identifier leurs besoins et leurs aspirations, ainsi que les difficultés qu'ils rencontrent. Les résultats de l'étude sont ensuite présentés et débattus en assemblée publique. Ce qui aboutit à plusieurs idées d'actions collectives visant à améliorer la vie du quartier.

Un manque d'espaces verts et des déchets qui s'amoncellent dans les rues ? Le collectif d'habitants s'organise pour « verdir » le quartier en plantant des végétaux avec l'aide d'une paysagiste, et instaure une « corvée de nettoyage » de la chaussée par roulement entre les habitants. Des difficultés à trouver des places de garde pour les jeunes enfants ? Des discussions avec le directeur de l'école secondaire du quartier aboutissent à l'idée de créer une garderie de 60 à 80 places dans des locaux en construction de l'école. Des projets de réaménagement d'un carrefour et de construction d'une gare dans le quartier ? Le collectif interpelle la direction de l'arrondissement pour que ces projets prennent en compte l'avis des habitants et qu'ils prévoient d'embaucher des gens du quartier. De même, lors des élections, les candidats à la mairie de l'arrondissement sont conviés à venir rencontrer les habitants du quartier et à écouter ce qu'ils ont à leur dire. Et ils viennent tous.

D'autres projets naissent sur la suggestion d'habitants. San Pio, originaire de République dominicaine, se propose pour initier les élèves de l'école secondaire à la plongée sous-marine, qu'il enseignait dans son pays. Le directeur de l'école, Dominic Blanchette, est tout de suite emballé : « Nous avons un fort taux de décrochage scolaire dans l'établissement. Pour lutter contre ce phénomène, il fait montrer aux élèves qu'ils peuvent réussir des choses, qu'on croit en eux, qu'on leur fait confiance, et la plongée sous-marine est un bon moyen pour cela. » Ce que confirme San Pio : « La plongée apprend la discipline, la rigueur, mais aussi la confiance en soi et en les autres. C'est une activité qu'il est valorisant de réussir, c'est pour cela que je souhaite la transmettre aux élèves du quartier. » Des séances d'initiation sont donc organisées dans la piscine de l'école, grâce à des subventions qui permettent de louer le matériel nécessaire. D'autres séances devraient avoir lieu par la suite.

Un système d'échanges de services, l'Accorderie (voir encadré ci-dessous), est également mis en place à Montréal-Nord et Hochelaga-Maisonneuve. Les habitants qui adhèrent au réseau proposent des services qu'ils peuvent rendre aux autres : garde d'enfants, cours d'informatique, arrosage de plantes, conversation, etc. Chaque heure de service rendue donne droit à une heure de service reçue, quelle que soit l'activité. Ce qui favorise le lien social dans le quartier, et permet aux gens d'accéder à des services qu'ils ne pourraient pas se payer, en échange d'un peu de leur temps.

Un réseau d'Accorderies à travers le Québec

Le Québec compte cinq Accorderies, dont deux à Montréal et une dans la ville de Québec. Créés avec le soutien de la Caisse d'économie solidaire Desjardins et d'autres partenaires financiers, elles comptent plus de 1 500 membres au total, issus de tous les milieux sociaux. La moitié des « Accordeurs » ont des revenus modestes (inférieurs à 20 000 dollars par an).

En plus de leur système d'échanges de services, les Accorderies octroient des microprêts aux habitants qui justifient un besoin de n'importe quelle nature, et proposent des services d'achats groupés. Depuis la création de la première Accorderie à Québec, en 2002, le réseau a permis l'échange de près de 12 000 services.

Pour en savoir plus : www.accorderie.ca/

Un groupe d'achat doit également être créé dans ce cadre, pour acheter à plus bas coût des produits issus du commerce équitable ou de l'agriculture biologique. « Il n'y a pas de grandes surfaces dans notre quartier, il faut aller loin pour en trouver. Donc cette initiative répond à un réel besoin », estime Mohammed Fekkak, habitant du quartier. Comme lui, 200 habitants de Montréal Nord ont déjà choisi d'adhérer à l'Accorderie.

Un bilan positif

Que tirent les habitants de cette expérience ? « La meilleure façon de régler un problème, c'est d'en discuter, de ne pas s'isoler, estime Rachid Dehiles, habitant du quartier. Parole d'excluEs nous donne l'occasion de nous exprimer, de donner notre avis, et de trouver la meilleure solution ensemble. Nous nous réapproprions notre quartier, en en prenant soin, en montrant qu'on veut changer les choses. Cela permet de donner à l'extérieur une nouvelle image de notre quartier » « La plupart d'entre nous ne se connaissaient pas, ne se parlaient pas, ajoute Ketty Lapierre, également habitante de Montréal-Nord. Aujourd'hui, on vit autrement dans le quartier, on s'y sent mieux. »

Patrice Rodriguez reconnaît cependant que la démarche n'est pas toujours facile à appréhender. « Il y a des gens qui viennent nous voir pour tout, pour régler leurs problèmes, comme si nous avions une baguette magique. Mais ce n'est pas notre rôle », estime-t-il. « La coconstruction n'est pas toujours facile, ajoute-t-il. Les gens ont l'habitude de relations hiérarchiques, où on leur apporte des solutions clef en main. Notre façon de faire est assez déstabilisante. Mais elle est aussi très enrichissante pour tout le monde. »


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